Chapitre 1

Je franchis le seuil de cette vaste maison ancestrale de style victorien et je ne peux m’empêcher de lâcher un soupir de nostalgie. Voilà si longtemps que je n’avais pas remis les pieds ici! Cet endroit renferme tant de souvenirs de nos étés passés avec ma grand-mère!

Je me tiens là, devant ce massif escalier tournant en bois d’érable qui s’élève jusqu’au deuxième étage, où se trouvent les quatre chambres à coucher. Je me revois encore glisser le long de la rampe avec ma sœur alors que je n’avais que huit ans et elle onze. Nos rires retentissaient dans toute la maison tant les murs n’étouffent aucun écho.

À ma gauche, une haute arche de bois mène au salon, suffisamment spacieux pour accueillir la parenté au grand complet à Noël. La moquette perlée a été si bien entretenue au fil des années qu’elle a conservé sa couleur d’origine. D’immenses baies vitrées à l’avant et à l’arrière de la pièce laissent passer un soleil radieux durant la journée et un magnifique foyer en pierres grises sur le mur du fond complète une ambiance des plus chaleureuses.

À ma droite, la cuisine. Cette même cuisine où ma grand-mère devenait folle à nous empêcher de voler une bouchée de son fameux yogourt ou bien de ses tartes au sucre à la crème. J’inspire une grande bouffée d’air tant j’ai encore l’impression d’en sentir l’odeur envahir la maison. Je réprime aussitôt mes larmes à l’idée que ce parfum ne restera qu’un souvenir.

J’ignore pourquoi ma grand-mère m’a légué cette demeure à moi. À vingt-huit ans, seule depuis plus de deux ans, sans enfants, même pas d’animal de compagnie, je vois mal à quoi va me servir tout cet espace. Nous étions tous convaincus que ce serait mon père qui en hériterait. Quoique je sois malgré tout bien heureuse d’avoir la place pour mettre mon piano au salon. Mais comment pourrais-je utiliser toutes ces chambres à l’étage? Sans parler du grenier et du sous-sol, desquels je ne veux même pas ouvrir les portes.

Je n’ose imaginer toute la vermine qui a pu s’installer dans cette cave humide durant l’hiver, pendant que la succession se réglait. Quant au grenier... J’en ai encore des frissons rien qu’en repensant à ce qui s’est passé la dernière fois que j’y ai mis les pieds. Je déglutis à ce souvenir. Mon cœur palpite. Je prends une grande inspiration afin de me calmer. Ça va aller, ça fait déjà si longtemps! Mais il faut dire que ce que ma grand-mère y faisait n’a rien de plus rassurant.

Célina Brythe était connue de tous au village. C’est une petite communauté bien paisible à un peu plus d’une heure de la ville de Boston et pas un détail n’échappe aux cancans dans ce coin. Elle avait un charisme naturel, une présence chaleureuse et aimante. Et si ses traits étaient doux et délicats, elle avait les épaules solides. Elle a su gagner le respect de tous malgré ses croyances un peu bizarres. Car même si ce n’est pas tout le monde qui croyait à ses dons, elle était comme un ange parmi les hommes et s’impliquait beaucoup pour aider son prochain.

Elle tenait cette maison depuis le décès de ses parents qui la lui avaient léguée. Ceux-ci en avaient hérité de mon arrière-arrière-grand-mère. C’est un formidable héritage familial duquel il est évidemment hors de question que je me départisse. Mon père, son fils, l’aurait sans doute vendue au plus offrant. Depuis la mort de ma mère, il y a presque cinq ans maintenant, il a beaucoup de mal à remonter la côte. Il a sombré dans l’alcoolisme à ce qu’on dit et il est criblé de dettes.

Je n’ai pas reparlé aux membres de ma famille depuis plusieurs années, depuis mes dix-huit ans en fait, lorsque je suis partie de chez moi. J’étais devenue une paria. Celle qui faisait honte à notre nom. En réalité, ma sœur et moi avions beaucoup plus en commun qu’on pouvait le croire. Les mêmes fréquentations douteuses, les mêmes passe-temps illégaux, la même passion pour l’adrénaline, sauf qu’elle le cachait mieux que moi. Je crois que personne ne m’a vraiment pardonné ce qui lui est arrivé. Je ne me le suis jamais pardonné non plus d’ailleurs.

Quoi qu’il en soit, il y aura beaucoup à faire pour remettre cette demeure en état. Heureusement j’ai tout mon temps. Enfin, pour le moment. Je n’ai peut-être plus de loyer à payer, mais les factures d’électricité, d’internet, de câble et de téléphone me rattraperont bien vite. Sans emploi...

« Tu n’auras jamais à t’en faire pour l’argent. »

Je m’arrête sur cette pensée. Pourquoi ai-je pensé ça? C’est tout le contraire. Comment puis-je rester optimiste alors que je n’ai qu’un tout petit peu d’argent en banque, tout juste assez pour survivre les premiers mois et ensuite, j’ignore encore ce que je ferai ensuite.

« Tu verras que tout va bien aller. »

Et voilà que j’entends une voiture se garer devant la maison. Je me retourne pour voir la Ford couleur marine de l’inspecteur Richard McGraw. Je soupire. Évidemment, il fallait qu’il me suive jusqu’ici lui. Je sors le rejoindre.

Les planches fatiguées du vieux perron de bois craquent sous mes pieds. Je descends les marches qui ont déjà été blanches. Je revois encore l’endroit lorsque les lattes bleu-gris faisaient ressortir toutes ces fenêtres au cadrage nacré. Il suffira d’un bon nettoyage pour que ça revienne. L’immense terrain bordé d’arbres remonte jusqu’à une route très peu passante, un peu à l’écart du village. Un long chemin de petites roches s’étale de là jusqu’au porche de la maison.

Je vois l’homme de quarante-sept ans émerger de son véhicule en détaillant la demeure de ses yeux bruns. Son front commence légèrement à se dégarnir même s’il le masque avec une frange de ses cheveux noirs. Il cache son ventre qui a perdu sa gloire d’antan sous un veston cravate gris.

­­— Bonjour, inspecteur!

— Kyla, comment vas-tu?

— Très bien et vous?

— J’essaie toujours de comprendre pourquoi tu as quitté Boston pour venir t’installer dans ce trou perdu.

— C’est une question de principe.

— Je n’aime pas ça.

— Je m’en doutais, je lui réponds en souriant.

Richard n’est pas vraiment un ami de la famille, mais il fait partie du décor depuis si longtemps que c’est tout comme. Il suit notre dossier depuis la mort de ma sœur, lorsque j’avais quatorze ans. Elle n’en avait que dix-sept. Elle était encore à l’aube de sa vie. Bien que son meurtrier croupisse derrière les barreaux en ce moment même, ma famille est depuis hantée par des meurtres mystérieux qui demeurent irrésolus encore aujourd’hui. Mon père et moi sommes les derniers de la lignée de ma grand-mère. Les autres sont des cousins éloignés ou des époux.

Ils disent que c’est un tueur en série, mais moi je sais que c’est faux. Ce qui s’en prend à nous depuis des années est bien au-delà de toutes lois terrestres. Ils ne peuvent rien pour nous et ils ne peuvent pas nous protéger. Mais qui sait, peut-être que cette maison m’apportera-t-elle des réponses?

— J’avais espéré pouvoir te faire entendre raison.

— Vous avez vu cette maison? Vous aurez besoin d’arguments béton pour me faire retourner dans un petit trois et demi mal chauffé et infesté de punaises.

Il glousse en me rejoignant.

— Je comprends.

Il me tend une carte de visite avec une adresse inscrite à la main au verso.

— Je séjournerai à cet hôtel pour un moment. J’ai noté mon numéro ici. Tu m’appelles au moindre pépin, d’accord?

— D’accord.

Il reste debout devant moi, comme s’il attendait que je l’invite à entrer. Je ne le fais pas. Je n’aime pas beaucoup la compagnie de cet homme. Il me met inconfortable. À sa façon de me regarder, j’ai compris il y a longtemps qu’il combat une certaine attirance malsaine envers moi. Il est beaucoup trop vieux pour moi, et même désespérée, je ne serais jamais tentée. Il doit bien s’en être rendu compte. D’ailleurs, j’ai toujours fermé la porte dès qu’il cherchait à l’ouvrir.

« Explique que tu as beaucoup de choses à faire » me dit cette petite voix intérieure.

— Si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore une tonne de boites à vider.

— Oui, je vois. Mes hommes ont déjà fouillé les lieux après la mort de ta grand-mère, tu es donc libre de faire ce que tu veux de ce qui reste.

— Très bien, merci.

Sur ce, l’homme rembarque dans sa voiture et quitte tandis que moi je retourne à l’intérieur en inspirant profondément. Oui, j’ai vraiment beaucoup à faire.

Je retire mon manteau de printemps gris pour le déposer sur le comptoir de la cuisine. J’en ai pour un moment à m’habituer à revoir tous ces souvenirs d’enfance. L’endroit est marqué par tant d’événements que parfois j’ai l’impression qu’il a une âme à lui. Je m’y sens automatiquement bien et en sécurité.

Je monte à l’étage pour constater l’état des chambres à coucher, mais je me fige lorsque j’arrive face à la porte qui mène au grenier. Je n’oublierai jamais la vitesse à laquelle j’ai dévalé l’escalier pour réveiller ma grand-mère cette nuit-là. Elle était furieuse! Je ne l’avais jamais vue se fâcher avant ça.

Je la revois descendre calmement en serrant Anyssa, tremblante, sous son bras. Moi j’étais accroupie sur le divan du couloir, oui, ce même divan pêche qui se trouve encore au même endroit qu’il a toujours été. Et cette voix dans ma tête qui me répétait que tout irait bien, que Célina saurait gérer la situation.

— Vous avez dépassé les limites ce soir, les filles! nous avait alors grondées grand-mère. Je ne suis vraiment pas fière de vous! Je croyais pourtant vous avoir enseigné ces choses. Jamais! Jamais! Au grand jamais, il ne faut jouer avec les esprits! Mais qu’est-ce qui vous est passé par la tête?

Son ton était sec, brusque, or dans son regard, je pouvais déceler autant d’inquiétude que dans le mien. Je ne pourrai jamais oublier cette expérience avec le ouija. On ne m’y reprendra pas non plus! J’ai bien appris la leçon.

Voilà! Le balcon du deuxième, juste au-dessus du porche, est remis en état. Il ne me reste que les doubles portes vitrées à laver. Je m’installe avec un seau d’eau savonneuse, un chiffon et beaucoup d’essuie-tout. Je chantonne un air country que j’ai entendu à la radio locale ce matin en revenant du village et qui m’est resté en tête. Quand le soleil dit bonjour aux montagnes. Le pire, c’est que je déteste cette chanson. Mon père l’écoutait en boucle quand j’étais petite.

C’est étrange comme j’ai souvent l’impression que quelqu’un m’écoute lorsque je chante. Ça a toujours été comme ça. Ça doit être la fibre musicienne en moi. Je ne peux m’empêcher de m’imaginer sur une scène devant un public emballé à l’idée de m’entendre jouer de mon piano, chantant dans un microphone perché au-dessus du clavier.

Et que la nuit rencontre le jour, je fredonne en imbibant d’eau mon linge bruni par la saleté, je suis seule avec mes rêves sur la...

Je m’arrête brusquement en retenant mon souffle lorsque je perçois un faible crissement venant d’en haut, comme une porte ou peut-être une chaise à bascule. Je me fige sur place, le cœur battant la chamade, et je reste attentive aux moindres sons. Ma gaieté a assurément cédé sa place à des craintes irrationnelles. Je déglutis en fixant le plafond d’un regard méfiant. Quelques secondes s’écoulent et je n’entends rien. Normal, il n’y a rien là-haut, Kyla, il n’y a rien du tout, je tente de me raisonner.

BOUM!

Je lâche un cri en sursautant, tombant sur mon derrière tant le bruit me prend par surprise. C’était comme un coup dans le mur. Puis je me lève d’un bond, ma respiration plus rapide que jamais. C’est alors que j’entends un objet tomber. Cette fois j’en suis certaine, je n’ai pas rêvé!

« Calme-toi, Kyla, tout va bien. »

Je prends une profonde inspiration et je tente de rationaliser. C’est une vieille maison. C’est tout à fait naturel qu’il y ait des bruits auxquels je ne suis pas encore habituée. Ajouté à cela ma hantise du grenier, pas étonnant que j’aie peur. Ce n’est que dans ma tête.

Mes mains tremblent toujours lorsque je m’agenouille à nouveau pour me remettre au travail. Hors de question que j’aille vérifier. S’il y a quelque chose là-haut, il y restera!

« Va au grenier, Kyla. »

Un frisson me traverse la colonne vertébrale et mes muscles se contractent à cette idée stupide qui me passe tout à coup par la tête. Je jette un œil à la porte blanche qui semble doucement, très doucement, s’ouvrir. Mais je dois halluciner. Je fixe l’étroite cage d’escalier qui apparaît devant moi en m’efforçant de rester logique. Il y a sans doute une fenêtre ouverte autour, une brise qui a dû pousser la porte mal fermée.

Je me relève pour la refermer en un claquement rapide et ferme. Cette fois je m’assure de la verrouiller avant de retourner à mon ménage.

Je passe mon chiffon mouillé sur un carreau en tentant de me convaincre qu’il n’y a rien d’anormal à ça. Mais je ne fais qu’imaginer cette ombre aux formes inquiétantes descendre les escaliers pour me surprendre par-derrière. Oh! C’est ridicule! Je me lève en jetant le  linge dans mon seau, ce qui éclabousse le plancher du même geste.

Je m’approche de la porte. Enfin, je suis une adulte maintenant, et je ne crois plus à ces choses! Ou presque plus. Mon regard est fixé sur la poignée lorsque j’aperçois une ombre bouger sous le pas de la porte. Je lâche la poignée en reculant, incapable de détourner mon regard, ou même de respirer. Un mouvement de lumière régulier me ramène rapidement sur terre. Une fenêtre doit être restée ouverte là-haut et fait bouger les rideaux, ce qui crée l’illusion qu’il y a quelqu’un de l’autre côté. Ce doit être ça qui a pu pousser la porte pour l’ouvrir.

Je ne m’en préoccupe plus, et je me remets au nettoyage.

Je ne suis pas fâchée d’avoir terminé le ménage du deuxième étage et de redescendre au rez-de-chaussée. Un magnifique soleil traverse la fenêtre de la cuisine lorsque je vide mon seau dans l’évier. Je crois que je vais en profiter pour faire quelques travaux à l’extérieur cette après-midi.

Je sors dans la cour pour constater la liste de tâches qui m’y attend. Il y aura le jardin à désherber, mais ça, ce n’est pas urgent. Je n’y planterai rien avant deux semaines encore. Je songe en souriant que j’ai toujours voulu avoir mon propre jardin. Comme je descends les marches, je remarque que l’une d’entre elles est brisée. Eh bien, je commencerai par ça. J’ignore si ma grand-mère gardait du bois ici par contre.

« Dans la remise, derrière la porte. »

J’en trouverai sûrement dans la remise.

En effet, il y a des planches accotées contre le mur, juste derrière la porte, qui feront parfaitement l’affaire. J’en profite pour ramasser une scie, un marteau et quelques clous, puis je retourne vers l’escalier quand je m’arrête brusquement. J’ai l’impression d’avoir entendu quelque chose. J’écoute. On dirait des pas dans l’herbe sèche. Je fronce les sourcils et regarde autour de moi. Rien.

Je me dirige vers le côté droit de la maison où je m’étire pour voir s’il y a une voiture dans l’entrée. Personne. Sans doute un animal. Je n’y suis pas habituée, c’est tout. Mais comme je me retourne, j’entends un faible son. On croirait presque des sanglots.

Je dépose mes choses sur le sol et je vais vérifier devant. Là, je vois une femme à la chevelure rousse qui descend du perron. Elle ne me remarque pas et va vers la droite, passant directement sur la pelouse. Non, mais pour qui se prend-elle?

— Je peux vous aider? je demande.

La femme lâche un cri en sursautant. Elle se retourne en appuyant sa main sur sa poitrine comme elle reprend sa respiration. Elle a une silhouette frêle et porte un chandail rose délavé assorti à une vieille paire de jeans. Son teint pâle dévoile quelques taches de rousseur sur son nez ainsi que de grands yeux bruns innocents et délicats.

— Je m’excuse. Vous m’avez fait peur.

— Désolée.

— Vous devez être Kyla, c’est ça?

— En effet. Et vous?

— Oh, hum, Abbigaëlle Cooper, je suis votre voisine.

Elle essuie une larme sur sa joue du revers de la main et renifle.

— Je suis désolée, s’excuse-t-elle d’une voix larmoyante, je... Je ne voulais pas être impolie, seulement, j’étais très proche de votre grand-mère.

— Ah bon?

Mon ton s’adoucit. Avec tout ça, j’en oubliais la politesse. Je m’approche d’elle pour l’inviter à entrer. Elle m’a l’air plutôt gentille, un peu fragile peut-être, et définitivement du type nerveux. Dans ce cas, pourquoi j’ai cette drôle d’impression que je ne dois pas lui faire confiance? Enfin, je sais bien qu’il ne faut pas juger les gens sans les connaître et je décide donc de lui offrir un café.

Comme je viens pour entrer, je remarque la gerbe de fleurs qu’elle vient de coincer dans la poignée de porte.

— C’était... Enfin, j’ignorais que vous aviez déjà emménagé, justifie-t-elle.

— Ça va, je la rassure en souriant chaleureusement. C’est très gentil.

Je ne peux m’empêcher d’être touchée par l’attention et mes yeux se remplissent de larmes. Ça fait six mois déjà, et ma grand-mère n’a toujours pas été oubliée dans cette communauté.

Je lui prépare une tasse de café vanille française et la lui tends alors qu’elle s’assoit à la table de cuisine.

— Donc, Abbigaëlle...

— Abby. Tout le monde m’appelle Abby.

— D’accord, Abby. Vous connaissiez ma grand-mère depuis longtemps?

— Oh oui! Depuis que je suis toute petite. Elle nous apportait toujours une de ses délicieuses tartes au sucre à la crème. J’habitais dans le deuxième rang à cette époque, et c’est elle qui m’a présenté à son voisin, qui est devenu mon mari par la suite.

Je souris en reconnaissant bien là Célina Brythe.

— J’étais une de ses plus grandes admiratrices, ajoute-t-elle.

— Je vois.

Je baisse aussitôt les yeux en tentant de masquer mon air sceptique. Ma grand-mère était du genre plutôt excentrique. Je ne nie pas qu’elle avait des dons, personne n’en doute plus depuis longtemps. Je ne crois simplement pas à ces histoires de sorcellerie et de rituels et tout. Prédire l’avenir est une chose, les potions et tout le reste, c’en est une autre.

Avec ma sœur, j’ai souvent espionné les séances de divination qu’elle faisait avec ses clientes alors qu’elle pensait que nous dormions. Elle avait plusieurs techniques. Sa favorite était le tarot. Elle demandait aux femmes de brasser un paquet de cartes qu’elle étendait ensuite sur une table pour déchiffrer ce qu’elles racontaient. Rien de bien extraordinaire, et surtout rien de bien scientifique.

Oh, elle voyait réellement l’avenir et elle était réellement capable de communiquer avec les morts, seulement elle le faisait rarement. En cas d’extrême nécessité seulement. Les visions, ça ne se commande pas, et elle nous a trop souvent répété qu’il ne fallait pas déranger inutilement les esprits. Ça pouvait les mettre en colère et parfois ils refusent de partir. Sans compter qu’on ne sait jamais quel genre d’entité peut répondre à notre appel. On ne peut pas contrôler ça, je ne le sais que trop bien.

— Vous la consultiez souvent? je demande.

— Oh, tu peux me tutoyer.

— D’accord. Tu la consultais souvent?

— Oui. Régulièrement. Elle... Elle m’a beaucoup aidée après la mort de Ray, mon mari.

— Je suis désolée. Il est mort de quoi?

— Un accident de voiture. L’année dernière.

Je lui adresse un sourire compatissant.

— Ça va maintenant. Elle a été si gentille avec moi! Elle n’hésitait pas à me concocter une potion pour faire disparaître la peine.

J’appuie ma joue dans le creux de ma main en l’écoutant me raconter son histoire. Elle est la cliente typique. Elle a vécu quelque chose de difficile, elle était désespérée et prête à croire n’importe quoi. Ma grand-mère lui a sans doute refilé une de ses fioles de thé vert relaxant. Beaucoup de ses clientes l’ignoraient, mais elle avait rarement recours à la sorcellerie. La situation ne l’exige pratiquement jamais. Et pour Abby, le simple fait de croire aux pouvoirs de la potion était suffisant.

Moi, je n’ai jamais vraiment adhéré à ces croyances. Je sais que les esprits existent, je sais qu’elle pouvait prédire l’avenir, mais de là à croire aux incantations et à toutes ces balivernes. Je pense qu’il faut surtout en prendre et en laisser. S’il y avait réellement des rituels qui nous permettaient de devenir riches, de faire tomber n’importe qui amoureux de nous ou encore de guérir n’importe quelle maladie, tout le monde le ferait. Mais voilà, la plupart des gens savent très bien que ça ne marche pas vraiment. Ce ne sont généralement que des coïncidences.

— Sa perte est vraiment tragique pour tout le village.

— Oui, pour nous aussi.

Je jette un coup d’œil discret à l’horloge comme le temps passe. Elle est bien gentille, mais un peu déprimante et... bizarre.

— Je ne te dérangerai pas plus longtemps, s’excuse-t-elle en remarquant mon geste et en se levant. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. Je suis juste à côté.

— Très bien. Merci beaucoup.